SOS - State of Studios
Emma Poupy (Studio Indice)
In conversation with
Sébastien Mercier (Neurotypique)
Le Flux et le Néant
SOS - State of Studios
Emma Poupy (Studio Indice)
In conversation with
Sébastien Mercier (Neurotypique)
Don’t Overthink It
Part 1, le doute
L'été dernier j’ai décidé d’utiliser mon Instagram personnel pour publier mes recherches, mes typos dessinées l’après-midi, des choses qui n’ont pas été commandées ou retenues par un client. Je voulais un espace plus libre que celui de mon studio, plus intime, et plus spontané. Alors j’ai commencé à poster en me disant : “Ne réfléchis pas trop, si ça te plaît, partage-le.”
Mais très vite, cette liberté a pris un goût étrange.
Dix likes seulement ?
Est-ce que ça veut dire que mon travail est mauvais ?
Est-ce que publier ce qui me réjouit, si personne ne réagit, me met face à la “vraie” valeur de ce que je fais ?
Voilà, mon travail passe inaperçu. Il glisse dans le flux sans être vu. Pas d’opinion, pas de débat, juste… le néant.
Alors je me renseigne. Je découvre ce que “reach” veut dire, qu’il y a des horaires pour poster. Quand est-ce que mon besoin intime de partage est devenu un besoin malsain de reconnaissance ? Le plus pervers est peut-être là. Faire semblant d’être spontané alors qu’on calcule tout. Comme si le naturel n’était qu’une mise en scène.
Le process est inversé.
Publier ses créations, ou créer pour publier ?
Et puis je tombe sur ces questions : Comment partager son travail en ligne sans peur ? Comment faire des réseaux sociaux une partie de sa pratique créative de manière authentique, énergisante et pleine de sens ?
Peut-être qu’en réalité, il n’y a pas de grande méthode.
Finalement le vrai piège reste ailleurs. Laisser Instagram décider si ma sensibilité vaut quelque chose. Alors tant pis si ça passe inaperçu.
Ne réfléchis pas trop, si ça te plaît, partage-le.
Part 1, a moment of doubt
Last summer, I decided to use my personal Instagram to publish my research, the typefaces I draw in the afternoon, and things that were never commissioned or selected by a client. I wanted a space freer than my studio’s account, more intimate, and more spontaneous. So I started posting with a simple thought: “Don’t overthink it. If you like it, share it.”
But very quickly, that freedom started to feel strange.
Only ten likes?
Does that mean my work is bad?
If I share what brings me joy and no one reacts, does that reveal the “real” value of what I do?
There it is. My work goes unnoticed. It slips into the feed without being seen. No opinion, no debate, just… nothing.
So I start looking into it. I learn what “reach” means. I discover there are specific hours to post. When did my intimate desire to share turn into an unhealthy need for recognition? Maybe that’s the most perverse part, pretending to be spontaneous while calculating everything. As if being natural had become a performance.
The process gets inverted.
Publishing our creations, or creating in order to publish?
Then I come across questions like: How do you share your work online without fear? How can social media become an authentic, energizing and meaningful part of your creative practice?
Maybe the truth is that there is no grand method.
In the end, the real trap is somewhere else.. letting Instagram decide whether my sensitivity is worth anything.
So be it if it goes unnoticed.
Don’t overthink it. If you like it, share it.
"Si c’était déjà amusant à faire, ça suffit."
Sébastien
“If it was already fun to make, that’s enough.”
Part 2, en conversation avec Sebastien (Neurotypique)
J’ai eu le plaisir de prendre un café avec Sébastien Mercier, artiste audiovisuel, que j’avais rencontré plus tôt dans l’année lors d’une formation à TouchDesigner où il intervenait comme professeur.
Pour contextualiser, la discussion avait déjà un peu avancé avant que je ne branche mon dictaphone. Sébastien me parlait de son ancienne agence et de la frustration qu’il ressentait face aux réseaux sociaux. C’est un peu de là qu’est née sa manière actuelle de poster.
Emma : Dans ton ancienne agence, tu disais que le rapport aux réseaux ne fonctionnait pas…
(SEBASTIEN) Oui, parce qu’on ne postait que le résultat final. Une affiche validée, un rendu terminé. Mais ce qu’on produisait n’était pas pensé pour Instagram.
Une affiche, à l’échelle d’un téléphone, perd énormément.
Les marquages à chaud, les embossages, les choix d’impression disparaissent. On ne voit plus que la communication pour un événement. À moins que ce soit absolument transcendant, ça ressemble simplement à une publicité.
Je me suis demandé pourquoi, moi, je m’arrêtais sur certains posts.
Oui, parce qu’ils sont beaux.
Mais surtout parce qu’ils parlent du processus.
C’est comme en art contemporain.
Une œuvre conceptuelle a besoin de médiation.
Expliquer n’enlève rien à sa force.
Au contraire, ça l’enrichit.
Alors j’ai commencé à montrer l’envers du décor.
Les versions non retenues. Les pistes abandonnées.
E: D'ailleurs en agence, ce qui sort représente parfois une infime partie de ce que vous avez réellement produit.
(S) Oui. On travaille énormément, et ce qui est publié représente 10 % du travail. Parfois même 0 % de ce qu’on préférait. Et ce rendu devient “le vrai”.
Mais le “vrai rendu”, ça ne veut rien dire.
Un morceau de musique, ce n’est pas seulement sa version radio.
Il y a la version club, les démos, les remixes. Le morceau, c’est l’ensemble. Un projet fonctionne pareil. Il a plusieurs formes, plusieurs incarnations.
E: Les montrer permet aussi de faire la paix avec la version validée je suppose.
Part 2, in conversation with Sebastien (Neurotypique)
I had the pleasure of having coffee with Sébastien Mercier, an audiovisual artist I had met earlier this year during a TouchDesigner workshop where he was teaching.
To give a bit of context, the conversation had already started before I switched on my recorder. Sébastien was telling me about his former agency and the frustration he felt with social media. In a way, that’s where his current way of posting comes from.
Emma: In your former agency, you were saying that the relationship with social media wasn’t really working…
(SEBASTIEN) Yes, because we were only posting the final result. A validated poster, a finished render. But what we produced wasn’t designed for Instagram.
A poster, at the scale of a phone, loses a lot.
Hot foil stamping, embossing, printing choices all disappear. What remains is just communication for an event. Unless it’s absolutely extraordinary, it simply looks like advertising.
So I started asking myself why I would stop on certain posts.
Yes, because they’re beautiful.
But mostly because they talk about the process.
It’s a bit like in contemporary art.
A conceptual piece needs mediation.
Explaining it doesn’t weaken it.
On the contrary, it enriches it.
So I started showing what happens behind the scenes.
The versions that weren’t selected. The abandoned directions.
E: And in agencies, what gets published sometimes represents only a tiny fraction of what you actually produced.
(S) es. We work a lot, and what ends up being published represents maybe 10% of the work. Sometimes even 0% of what we personally preferred. And that output becomes “the real one”.
But the “real output” doesn’t really mean anything.
A piece of music isn’t just its radio version.
There’s the club version, the demos, the remixes. The track is the whole thing. A project works the same way. It has multiple forms, multiple incarnations.
E: Showing them also helps make peace with the version that was ultimately approved, I suppose.
"Je poste et je ne supprime rien.
Supprimer,
c’est entrer dans le contrôle."
Sébastien
" I post and I never delete anything.Deleting means entering a logic of control. "
(S) Et sinon, aujourd’hui, je poste et je ne supprime rien.
E: Rien ?
(S) Rien. Supprimer, c’est entrer dans le contrôle. Se demander : Quand quelqu’un arrive sur mon profil, qu’est-ce qu’il va voir ?
Et là, ça devient oppressant. Je préfère laisser les choses s’accumuler. Comme des couches sédimentaires. Si un ancien post me gêne, j’en publie un nouveau. Il descendra naturellement.
E: Beaucoup de gens n’osent pas poster, parce que ce qu’ils font ne correspond pas à l’image qu’ils ont construite, ou à celle qu’ils aimeraient construire plus tard.
(S) Oui, et je trouve ça triste. Au début j’avais 19 ans. Aujourd’hui j’en ai 28. On voit une progression. C’est normal. Je n’ai pas à avoir honte d’un ancien travail.
E: On parle de spontanéité mais je trouve qu’il y a aussi une vraie valeur dans le silence. Il y a des gens qui ne postent rien pendant des mois. Et quand ils publient quelque chose, ça crée un vrai moment.
(S) Oui, bien sûr. Moins tu postes, plus chaque publication devient un événement. Quand tu postes souvent, ça devient plus naturel.
Les gens réagissent moins.
Si tu es très attentif aux retours, ça peut t’affecter. Moi, ma décision a été de désintellectualiser ça complètement. Je poste. Point.
E: Quand tu crées, est-ce que tu penses à l’instagrammabilité de ce que tu fais ?
(S) Comme je travaille sur des choses génératives, je peux facilement adapter le format. Donc oui, l’export peut être au format Instagram, mais l’idée ne naît pas pour Instagram. Je ne fais pas “un truc pour Insta”. Je fais un objet, qui peut ensuite avoir une version Instagram.
Et oui, je vais penser la première slide. Je vais me demander ce que les gens voient en premier. Mais c’est un peu comme s’habiller.
Tu ne t’habilles pas pour prouver quelque chose. Tu t’habilles pour sortir, pour te sentir bien. Si quelqu’un te complimente, c’est un bonus. Mais ce n’est pas pour ça que tu as mis ta chemise. Ça ne veut pas dire non plus que tu ne fais pas attention à bien fermer tes boutons.
Instagram, c’est pareil. C’est un mode de communication. Comme un mail, un SMS ou une lettre. Tu adaptes simplement le langage.
Si je décide de bouder l’interface, je ne poste juste pas.
Donc tant que je joue le jeu, j’essaie de le faire bien.
E: Et quand tu postes, tu regardes ? Tu attends que ça prenne ?
(S) Oui, j’adore les stats. Parfois, je poste à minuit, je vais dormir, et je me dis “demain j’aurai des likes”. Mais je ne vais pas en tirer une leçon stratégique. Je ne vais pas me dire “ça a marché, je vais faire que ça”. Sinon tu deviens esclave.
E: Instagram pousse aussi beaucoup à la comparaison. Est-ce que ça t’arrive ?
(S) Si je commence à me comparer sérieusement, je me fais mal. Dans notre métier, on nous demande d’être les premiers à avoir fait quelque chose. Sinon c’est du plagiat.
Alors moi je vois ça comme une médaille d’or. Mais je ne vais pas courir le 100 mètres contre Usain Bolt. Je vais inventer un sport très spécifique. Synthé modulaire. Image en temps réel. Des niches de niches. Et là, j’ai ma médaille.
(S) And otherwise, these days, I post and I never delete anything.
E: Nothing?
(S) Nothing. Deleting means entering a logic of control. Asking yourself: when someone lands on my profile, what are they going to see?
And then it becomes oppressive. I prefer to let things accumulate. Like sedimentary layers. If an old post bothers me, I simply publish a new one. It will naturally move down.
E: A lot of people don’t dare to post, precisely because it doesn’t match the image they’ve built before, or the one they hope to build later.
(S) Yes, and I find that a bit sad. At the beginning I was 19. Now I’m 28. You can see a progression. That’s normal. I don’t have to be ashamed of older work.
E: We talk about spontaneity, but I also think there’s real value in silence. Some people don’t post anything for months. And when they finally publish something, it creates a real moment.
(S) Yes, of course. The less you post, the more each publication becomes an event. When you post often, it becomes more natural.
People react less.
If you pay too much attention to feedback, it can affect you. My decision was to completely de-intellectualize it. I post. That’s it.
E:When you create, do you think about the “Instagram-ability” of what you’re making?
(S) ince I work with generative things, I can easily adapt the format. So yes, the export might be in an Instagram format, but the idea isn’t born for Instagram. I’m not making “something for Insta”. I’m making an object that can later have an Instagram version.
And yes, I will think about the first slide. I’ll ask myself what people see first. But it’s a bit like getting dressed.
You don’t get dressed to prove something. You get dressed to go out, to feel good. If someone compliments you, that’s a bonus. But that’s not why you put on your shirt.
That also doesn’t mean you don’t pay attention to buttoning it properly.
Instagram is the same. It’s a mode of communication. Like an email, a text message, or a letter. You simply adapt the language.
If I decide to ignore the interface, I just don’t post.
So as long as I play the game, I try to play it well.
E: And when you post, do you check? Do you wait to see if it takes off?
(S) Yes, I love stats. Sometimes I post at midnight, go to sleep, and think: “tomorrow I’ll have likes.” But I’m not going to draw a strategic lesson from it. I won’t say “this worked, so I’ll only do that.” Otherwise you become a slave to it.
E: Instagram really encourages comparison. Does that ever happen to you?
(S) If I start seriously comparing myself, I hurt myself. In our field, we’re asked to be the first to have done something. Otherwise it’s plagiarism.
So I think of it like a gold medal. But I’m not going to run the 100 meters against Usain Bolt. I’ll invent a very specific sport. Modular synth. Real-time visuals. Niches within niches. And there, I get my medal.
"Je n’ai qu’un seul compte Instagram.
Je ne vois pas l’intérêt d’avoir
un compte musique, un compte image,
un compte pro, un compte perso.
Je suis une seule personne."
Sébastien
"I only have one Instagram account.
I don’t see the point of having a music account, an image account, a professional account, a personal account.
I’m just one person."
(S) Le déclic, pour moi, ça a été de considérer Instagram comme une carte de visite. Je peux dire à quelqu’un : “Regarde mon Instagram." Et il comprend ce que je fais.
E: Mais si c’est une carte de visite, ça pourrait être une raison de tout maîtriser. Un portfolio est censé montrer le meilleur.
(S) Alors… “montrer le meilleur”, moi je dirais plutôt montrer ce qui est le plus moi. Ce qui me caractérise le plus, ce n’est pas la perfection. C’est plutôt un état d’esprit. La générosité, l’enthousiasme, le fait de partager. Et je pense que quand on regarde mon Insta, on le sens.
Les moments où ça fonctionne moins, c’est quand il y a une dissonance. Quand quelqu’un se force à faire quelque chose qui ne lui ressemble pas, ça se voit.
E: Tu fais de la musique, de l’image, des interfaces…
Comment tu te définis ?
(S) Artiste audiovisuel. J’essaie de créer des objets où le son et l’image sont indissociables. Mais je fais aussi des commandes plus classiques. Parfois uniquement de la vidéo. Je ne compartimente pas.
C’est aussi pour ça que je n’ai qu’un seul compte Instagram.
Je ne vois pas l’intérêt d’avoir un compte musique, un compte image, un compte pro, un compte perso. Je suis une seule personne.
On s’impose l’idée qu’il faut être lisible.
Mais personne ne nous demande de compartimenter.
On se met cette pression tout seuls.
Tu n’as jamais eu peur que ce manque de compartimentation te rende moins clair ?
(S) Au contraire, je pense que ça crée des points d’accroche plus justes. Le fait que les artistes sachent que je fais aussi de la musique change quelque chose.
Ça a débouché sur beaucoup de rencontres. Et les rencontres, comme souvent dans ce milieu, sont le point de départ de presque tous les projets.
Je trouve qu’on ne peut pas résumer quelqu’un à un seul aspect.
On a toujours cette tentation d’être parfaitement clair, parfaitement défini. Mais dans la réalité, une pratique est souvent plus mélangée que ça. Moi, je préfère laisser ça exister tel quel.
E: Tu parlais aussi de ton insolence. J’ai l’impression que ça rejoint un peu ton rapport à Instagram, non ?
(S) Oui, complètement. Je pense que l’insolence est une qualité créative. Pas au sens d’être arrogant, mais au sens de subvertir un peu les attentes, de faire un pas de côté.
Avec le temps, j’ai appris à laisser mon travail être insolent,
et moi à l’être moins personnellement.
Je n’ai pas besoin d’être pris au sérieux. Et je pense que mon rapport à Instagram ressemble un peu à ça aussi. Ne pas chercher à rentrer parfaitement dans une case, ne pas chercher à trop prouver.
Si c’était déjà amusant à faire,
ça suffit.
(S) The turning point for me was thinking of Instagram as a business card. I can tell someone, “Check my Instagram,” and they immediately understand what I do.
E: But if it’s a business card, that could also be a reason to control everything. A portfolio is supposed to show the best work.
(S) Well… “showing the best,” I’d rather say showing what is most me. What characterizes me the most isn’t perfection. It’s more a state of mind. Generosity, enthusiasm, the desire to share. And I think when people look at my Instagram, they feel that.
The moments when it works less well are when there’s a dissonance. When someone forces themselves to do something that doesn’t really resemble them, it shows.
E: You make music, images, interfaces… How do you define yourself?
(S) Audiovisual artist. I try to create objects where sound and image are inseparable. But I also take on more traditional commissions. Sometimes it’s only video. I don’t compartmentalize.
That’s also why I only have one Instagram account.
I don’t see the point of having a music account, an image account, a professional account, a personal account. I’m just one person.
We tend to impose the idea that we need to be easily readable.
But no one has ever asked me to separate things.
We put that pressure on ourselves.
Weren’t you ever afraid that this lack of compartmentalization might make things less clear?
(S) On the contrary, I think it creates more genuine points of connection. The fact that artists know I also make music changes something.
It has led to many encounters. And in this field, as often, those encounters are the starting point for almost every project.
I don’t think you can reduce someone to a single aspect.
There’s always this temptation to be perfectly clear, perfectly defined. But in reality, a practice is often more mixed than that. Personally, I prefer to let that exist as it is.
E: You were also talking about insolence. I feel like that connects to your relationship with Instagram too, doesn’t it?
(S) Yes, completely. I think insolence is a creative quality. Not in the sense of being arrogant, but in the sense of slightly subverting expectations, taking a step sideways.
With time, I’ve learned to let my work be insolent,
and for me to be less so personally.
I don’t need to be taken seriously. And I think my relationship with Instagram reflects that as well. Not trying to fit perfectly into a box, not trying to prove too much.
If it was already fun to make,
that’s enough.
“Montrer le meilleur… je dirais plutôt montrer ce qui me ressemble le plus.”
Sébastien
"Showing the best, I’d rather say showing what is most me."
Part 3, a project made to be published
Après cette conversation très saine, intelligente, presque thérapeutique, il est temps de revenir à une réalité plus embarrassante : moi, en train d’inventer de fausses pochettes d’album avec un tout petit sous-texte du type “it could be your next album cover”.
(Je précise qu’à ce moment-là, je n’avais pas encore pris mon café avec Sébastien. Ce qui m’aurait peut-être évité quelques spirales mentales. Mais peut-être aussi l’envie d’écrire tout ça.)
Pour l’histoire, j’avais créé une série d’images pendant mes explorations personnelles en IA. Je les trouvais fortes, mais je ne voyais absolument pas comment les partager. Et comme la musique est une autre matière qui me tient à cœur, l’idée est arrivée assez naturellement : en faire des pochettes d’albums fictifs. D’un coup, les images avaient un cadre, un titre, une existence.
Et puis il a fallu nommer ce petit projet.
It Could Be Your Next Album Cover.
Déjà, ce nom me fait bien rire…
Ce petit message discret dans le post qui dit, l’air de rien : “hey, toi le•a musicien•ne… regarde ce que ça pourrait donner si on bossait ensemble.“
Je l’assumais déjà à moitié, alors je l’ai passé en acronyme pour le rendre plus cool : ITCBYNAC.
Ce qui, soyons honnêtes, est peut-être encore plus ridicule.
Bref, j’ai posté.
Le premier visuel a cartonné (enfin, à mon échelle).
Des likes, des commentaires, je suis comblée. Marine, mon associée, trouve ça super et le post devient un post en collaboration avec le compte d’Indice. Une exploration partagée au delà de mon compte personnel vers le compte de mon studio. J’adore !
Et parce que je les images étaient là, l’envie motivée par ce mini succès m’a fait en produire d’autres, assez rapidement finalement. Et je n’ai pas tardé à partager ces nouveaux faux albums en espérant un même engouement.
Mais au fil des publications moins de vues, moins de like, moins de tout, à part ce doute qui se répand.
Et avec lui, une envie d’écrire… de partager, de raconter ces frustrations et d’en discuter avec les autres, de ceux qui sont comme moi, ceux qui ont la solution et ceux qui ne l’ont pas.
De là est né SOS.
Part 3, a project made to be published
After that very reasonable, intelligent, almost therapeutic conversation, it was time to return to a slightly more embarrassing reality: me, inventing fake album covers with a tiny little subtext along the lines of “it could be your next album cover.”
(For context: at that moment, I hadn’t had my coffee with Sébastien yet. Which might have saved me from a few mental spirals. But perhaps also from the urge to write all of this.)
For the record, I had created a series of images during my personal explorations with AI. I found them strong, but I had absolutely no idea how to share them. And since music is another medium I care deeply about, the idea came quite naturally: turn them into fictional album covers. Suddenly the images had a frame, a title, an existence.
Then came the question of naming this little project.
It Could Be Your Next Album Cover.
Honestly, the name still makes me laugh…
That little discreet message in the post that casually says: “hey you, musician… look at what it could look like if we worked together.”
I was already only half owning it, so I turned it into an acronym to make it sound cooler: ITCBYNAC.
Which, let’s be honest, might actually be even more ridiculous.
Anyway, I posted.
The first visual did really well (well… at my scale).
Likes, comments, I’m delighted. Marine, my partner, thinks it’s great, and the post becomes a collaboration with the Indice account. A shared exploration that moves beyond my personal account to the studio’s one. I love that.
And since the images were already there, the motivation from this tiny bit of success pushed me to produce more, fairly quickly in the end. I didn’t wait long before sharing these new fake albums, hoping for the same enthusiasm.
But with each new post: fewer views, fewer likes, less of everything… except for that doubt slowly spreading.
And with it, the urge to write.
To share, to talk about these frustrations, and to discuss them with others. With those who are like me, those who have the solution, and those who don’t.
And that’s how SOS was born.
SOS - State of Studios
Emma Poupy (Studio Indice)
In conversation with
Sébastien Mercier (Neurotypique)
Le Flux
et le Néant
English Version
Part 1, le doute
L'été dernier j’ai décidé d’utiliser mon Instagram personnel pour publier mes recherches, mes typos dessinées l’après-midi, des choses qui n’ont pas été commandées ou retenues par un client. Je voulais un espace plus libre que celui de mon studio, plus intime, et plus spontané. Alors j’ai commencé à poster en me disant : “Ne réfléchis pas trop, si ça te plaît, partage-le.”
Mais très vite, cette liberté a pris un goût étrange.
Dix likes seulement ?
Est-ce que ça veut dire que mon travail est mauvais ?
Est-ce que publier ce qui me réjouit, si personne ne réagit, me met face à la “vraie” valeur de ce que je fais ?
Voilà, mon travail passe inaperçu. Il glisse dans le flux sans être vu. Pas d’opinion, pas de débat, juste… le néant.
Alors je me renseigne. Je découvre ce que “reach” veut dire, qu’il y a des horaires pour poster. Quand est-ce que mon besoin intime de partage est devenu un besoin malsain de reconnaissance ? Le plus pervers est peut-être là. Faire semblant d’être spontané alors qu’on calcule tout. Comme si le naturel n’était qu’une mise en scène.
Le process est inversé.
Publier ses créations, ou créer pour publier ?
Et puis je tombe sur ces questions : Comment partager son travail en ligne sans peur ? Comment faire des réseaux sociaux une partie de sa pratique créative de manière authentique, énergisante et pleine de sens ?
Peut-être qu’en réalité, il n’y a pas de grande méthode.
Finalement le vrai piège reste ailleurs. Laisser Instagram décider si ma sensibilité vaut quelque chose. Alors tant pis si ça passe inaperçu.
Ne réfléchis pas trop, si ça te plaît, partage-le.
"Si c’était déjà amusant
à faire, ça suffit."
Sébastien
Part 2, en conversation avec Sebastien (Neurotypique)
J’ai eu le plaisir de prendre un café avec Sébastien Mercier, artiste audiovisuel, que j’avais rencontré plus tôt dans l’année lors d’une formation à TouchDesigner où il intervenait comme professeur.
Pour contextualiser, la discussion avait déjà un peu avancé avant que je ne branche mon dictaphone. Sébastien me parlait de son ancienne agence et de la frustration qu’il ressentait face aux réseaux sociaux. C’est un peu de là qu’est née sa manière actuelle de poster.
Emma : Dans ton ancienne agence, tu disais que le rapport aux réseaux ne fonctionnait pas…
(SEBASTIEN) Oui, parce qu’on ne postait que le résultat final. Une affiche validée, un rendu terminé. Mais ce qu’on produisait n’était pas pensé pour Instagram.
Une affiche, à l’échelle d’un téléphone, perd énormément.
Les marquages à chaud, les embossages, les choix d’impression disparaissent. On ne voit plus que la communication pour un événement. À moins que ce soit absolument transcendant, ça ressemble simplement à une publicité.
Je me suis demandé pourquoi, moi, je m’arrêtais sur certains posts.
Oui, parce qu’ils sont beaux.
Mais surtout parce qu’ils parlent du processus.
C’est comme en art contemporain.
Une œuvre conceptuelle a besoin de médiation.
Expliquer n’enlève rien à sa force.
Au contraire, ça l’enrichit.
Alors j’ai commencé à montrer l’envers du décor.
Les versions non retenues. Les pistes abandonnées.
E: D'ailleurs en agence, ce qui sort représente parfois une infime partie de ce que vous avez réellement produit.
(S) Oui. On travaille énormément, et ce qui est publié représente 10 % du travail. Parfois même 0 % de ce qu’on préférait. Et ce rendu devient “le vrai”.
Mais le “vrai rendu”, ça ne veut rien dire.
Un morceau de musique, ce n’est pas seulement sa version radio.
Il y a la version club, les démos, les remixes. Le morceau, c’est l’ensemble. Un projet fonctionne pareil. Il a plusieurs formes, plusieurs incarnations.
E: Les montrer permet aussi de faire la paix avec la version validée je suppose.
"Je poste et je ne supprime rien.
Supprimer, c’est entrer
dans le contrôle."
Sébastien
(S) Et sinon, aujourd’hui, je poste et je ne supprime rien.
E: Rien ?
(S) Rien. Supprimer, c’est entrer dans le contrôle. Se demander : Quand quelqu’un arrive sur mon profil, qu’est-ce qu’il va voir ?
Et là, ça devient oppressant. Je préfère laisser les choses s’accumuler. Comme des couches sédimentaires. Si un ancien post me gêne, j’en publie un nouveau. Il descendra naturellement.
E: Beaucoup de gens n’osent pas poster, parce que ce qu’ils font ne correspond pas à l’image qu’ils ont construite, ou à celle qu’ils aimeraient construire plus tard.
(S) Oui, et je trouve ça triste. Au début j’avais 19 ans. Aujourd’hui j’en ai 28. On voit une progression. C’est normal. Je n’ai pas à avoir honte d’un ancien travail.
E: On parle de spontanéité mais je trouve qu’il y a aussi une vraie valeur dans le silence. Il y a des gens qui ne postent rien pendant des mois. Et quand ils publient quelque chose, ça crée un vrai moment.
(S) Oui, bien sûr. Moins tu postes, plus chaque publication devient un événement. Quand tu postes souvent, ça devient plus naturel.
Les gens réagissent moins.
Si tu es très attentif aux retours, ça peut t’affecter. Moi, ma décision a été de désintellectualiser ça complètement. Je poste. Point.
E: Quand tu crées, est-ce que tu penses à l’instagrammabilité de ce que tu fais ?
(S) Comme je travaille sur des choses génératives, je peux facilement adapter le format. Donc oui, l’export peut être au format Instagram, mais l’idée ne naît pas pour Instagram. Je ne fais pas “un truc pour Insta”. Je fais un objet, qui peut ensuite avoir une version Instagram.
Et oui, je vais penser la première slide. Je vais me demander ce que les gens voient en premier. Mais c’est un peu comme s’habiller.
Tu ne t’habilles pas pour prouver quelque chose. Tu t’habilles pour sortir, pour te sentir bien. Si quelqu’un te complimente, c’est un bonus. Mais ce n’est pas pour ça que tu as mis ta chemise. Ça ne veut pas dire non plus que tu ne fais pas attention à bien fermer tes boutons.
Instagram, c’est pareil. C’est un mode de communication. Comme un mail, un SMS ou une lettre. Tu adaptes simplement le langage.
Si je décide de bouder l’interface, je ne poste juste pas.
Donc tant que je joue le jeu, j’essaie de le faire bien.
E: Et quand tu postes, tu regardes ? Tu attends que ça prenne ?
(S) Oui, j’adore les stats. Parfois, je poste à minuit, je vais dormir, et je me dis “demain j’aurai des likes”. Mais je ne vais pas en tirer une leçon stratégique. Je ne vais pas me dire “ça a marché, je vais faire que ça”. Sinon tu deviens esclave.
E: Instagram pousse aussi beaucoup à la comparaison. Est-ce que ça t’arrive ?
(S) Si je commence à me comparer sérieusement, je me fais mal. Dans notre métier, on nous demande d’être les premiers à avoir fait quelque chose. Sinon c’est du plagiat.
Alors moi je vois ça comme une médaille d’or. Mais je ne vais pas courir le 100 mètres contre Usain Bolt. Je vais inventer un sport très spécifique. Synthé modulaire. Image en temps réel. Des niches de niches. Et là, j’ai ma médaille.
"Je n’ai qu’un seul compte Instagram.
Je ne vois pas l’intérêt d’avoir
un compte musique, un compte image,
un compte pro, un compte perso.
Je suis une seule personne."
Sébastien
(S) Le déclic, pour moi, ça a été de considérer Instagram comme une carte de visite. Je peux dire à quelqu’un : “Regarde mon Instagram." Et il comprend ce que je fais.
E: Mais si c’est une carte de visite, ça pourrait être une raison de tout maîtriser. Un portfolio est censé montrer le meilleur.
(S) Alors… “montrer le meilleur”, moi je dirais plutôt montrer ce qui est le plus moi. Ce qui me caractérise le plus, ce n’est pas la perfection. C’est plutôt un état d’esprit. La générosité, l’enthousiasme, le fait de partager. Et je pense que quand on regarde mon Insta, on le sens.
Les moments où ça fonctionne moins, c’est quand il y a une dissonance. Quand quelqu’un se force à faire quelque chose qui ne lui ressemble pas, ça se voit.
E: Tu fais de la musique, de l’image, des interfaces…
Comment tu te définis ?
(S) Artiste audiovisuel. J’essaie de créer des objets où le son et l’image sont indissociables. Mais je fais aussi des commandes plus classiques. Parfois uniquement de la vidéo. Je ne compartimente pas.
C’est aussi pour ça que je n’ai qu’un seul compte Instagram.
Je ne vois pas l’intérêt d’avoir un compte musique, un compte image, un compte pro, un compte perso. Je suis une seule personne.
On s’impose l’idée qu’il faut être lisible.
Mais personne ne nous demande de compartimenter.
On se met cette pression tout seuls.
Tu n’as jamais eu peur que ce manque de compartimentation te rende moins clair ?
(S) Au contraire, je pense que ça crée des points d’accroche plus justes. Le fait que les artistes sachent que je fais aussi de la musique change quelque chose.
Ça a débouché sur beaucoup de rencontres. Et les rencontres, comme souvent dans ce milieu, sont le point de départ de presque tous les projets.
Je trouve qu’on ne peut pas résumer quelqu’un à un seul aspect.
On a toujours cette tentation d’être parfaitement clair, parfaitement défini. Mais dans la réalité, une pratique est souvent plus mélangée que ça. Moi, je préfère laisser ça exister tel quel.
E: Tu parlais aussi de ton insolence. J’ai l’impression que ça rejoint un peu ton rapport à Instagram, non ?
(S) Oui, complètement. Je pense que l’insolence est une qualité créative. Pas au sens d’être arrogant, mais au sens de subvertir un peu les attentes, de faire un pas de côté.
Avec le temps, j’ai appris à laisser mon travail être insolent,
et moi à l’être moins personnellement.
Je n’ai pas besoin d’être pris au sérieux. Et je pense que mon rapport à Instagram ressemble un peu à ça aussi. Ne pas chercher à rentrer parfaitement dans une case, ne pas chercher à trop prouver.
Si c’était déjà amusant à faire,
ça suffit.
“Montrer le meilleur… je dirais plutôt montrer ce qui me ressemble le plus.”
Sébastien
Part 3, a project made to be published
Après cette conversation très saine, intelligente, presque thérapeutique, il est temps de revenir à une réalité plus embarrassante : moi, en train d’inventer de fausses pochettes d’album avec un tout petit sous-texte du type “it could be your next album cover”.
(Je précise qu’à ce moment-là, je n’avais pas encore pris mon café avec Sébastien. Ce qui m’aurait peut-être évité quelques spirales mentales. Mais peut-être aussi l’envie d’écrire tout ça.)
Pour l’histoire, j’avais créé une série d’images pendant mes explorations personnelles en IA. Je les trouvais fortes, mais je ne voyais absolument pas comment les partager. Et comme la musique est une autre matière qui me tient à cœur, l’idée est arrivée assez naturellement : en faire des pochettes d’albums fictifs. D’un coup, les images avaient un cadre, un titre, une existence.
Et puis il a fallu nommer ce petit projet.
It Could Be Your Next Album Cover.
Déjà, ce nom me fait bien rire…
Ce petit message discret dans le post qui dit, l’air de rien : “hey, toi le•a musicien•ne… regarde ce que ça pourrait donner si on bossait ensemble.“
Je l’assumais déjà à moitié, alors je l’ai passé en acronyme pour le rendre plus cool : ITCBYNAC.
Ce qui, soyons honnêtes, est peut-être encore plus ridicule.
Bref, j’ai posté.
Le premier visuel a cartonné (enfin, à mon échelle).
Des likes, des commentaires, je suis comblée. Marine, mon associée, trouve ça super et le post devient un post en collaboration avec le compte d’Indice. Une exploration partagée au delà de mon compte personnel vers le compte de mon studio. J’adore !
Et parce que je les images étaient là, l’envie motivée par ce mini succès m’a fait en produire d’autres, assez rapidement finalement. Et je n’ai pas tardé à partager ces nouveaux faux albums en espérant un même engouement.
Mais au fil des publications moins de vues, moins de like, moins de tout, à part ce doute qui se répand.
Et avec lui, une envie d’écrire… de partager, de raconter ces frustrations et d’en discuter avec les autres, de ceux qui sont comme moi, ceux qui ont la solution et ceux qui ne l’ont pas.
De là est né SOS.





